Une silhouette informe s'approchait de la salle de cours. Sans réfléchir, j'entrai dans la pièce et m'installai à une table. Je tournai machinalement la tête, et constatai l'incroyable. Une blonde sculpturale sortit de la salle en nous promettant son retour sous quelques minutes. En peu de secondes, mon émotion fut dissipée. Je ne savais pas encore à qui j'avais à faire. Lorsqu'elle revint, et qu'elle commença à nous adresser la parole, je pus constater l'ampleur des dégâts.
Ce qui me surprit avant toute chose fut sa maigreur, sa blondeur et sa jeunesse. Parmi les têtes grisonnantes, auxquelles chaque étudiant germanique qui se respecte était habitué, on trouvait ce genre de spécimen, dont je n'avais jamais soupçonné l'existence. Néanmoins, elle devait avoisiner les quarante ans. Sa chevelure, que l'on devinait naturellement ondulée, avait été sauvagement triturée par un fer à friser. Sur son banal faciès de blonde écervelée se dessinait la courbe noircie de ses cils, et le contour de ses lèvres gluantes de gloss, qui avaient au moins le mérite d'être d'origine.
La deuxième agression visuelle que je reçu, fut la couleur de ses vêtements. Elle portait un t-shirt blanc moulant, aux manches très courtes. Le problème était qu'elle avait eu la bonne idée de rajouter, par-dessus, une sorte de bustier bleu indigo agrémenté de gribouillis pailletés. Là était son principal soucis : la quantité de brillance qui émanait de cette apparition indisposait mes yeux. Car en effet, son pantalon avait lui aussi subit une attaque de lueurs chatoyantes aux nuances de bleu foncé.
La créature posa son fessier sur la surface prévue à cet effet. Alors que, se trouvant face à nous, elle commença à se présenter, je l'observais d'un air hébété. A la fois fascinée et consternée, je regardais le bas du bureau. Je constatai alors avec horreur que ses jambes se trouvaient à l'extrême droite, par rapport à la position de son corps, en haut du bureau. Je m'attendais à voir surgir l'illusionniste, avec sa cape toute aussi scintillante que le bustier de la blonde. Il aurait probablement déclaré avec ferveur, qu'après être passée dans la boîte-bureau magique, son assistante se trouvait à présent découpée en deux morceaux, et avec le sourire. Je m'efforçai de retenir le mien, qui aurait pu dégénérer.
Tout en nous parlant d'une voix posée et claire, la blonde encadrait de ses mains ornées de bijoux en or, un énorme bloc, très dense, de notes tapées à l'ordinateur, posé sur le bureau. J'observai ses bijoux. La plupart étaient banals : bracelets fins, bagues et collier, tous en or, mais tous discrets. Néanmoins cela contribuait à son aspect rayonnant.
Je commençais tout juste à me remettre de ce choc sensoriel, lorsque soudain, la créature se leva et nous tourna le dos, pour faire face au tableau sur lequel elle désirait écrire. Je compris alors le système d'assemblage de son accoutrement. Le bustier bleu pailleté s'arrêtait à peu près à la hauteur de ses bras. Ce qui continuait ensuite dans son dos, et qui tenait le tout fermement consolidé, étaient en réalité de petits rubans beiges, assortis aux gribouillis scintillants. On pouvait alors admirer la magnifique vue donnant sur son t-shirt blanc, décidément très moulant.
Après ceci, ce fût la fin des surprises visuelles. Je pus observer plus attentivement ses sandales blanches aux talons trop hauts et trop épais.
Je n'écoutais rien. J'entendais, je tentais de me concentrer, mais rien n'y faisait. Pendant un bon quart d'heure, j'étais hypnotisée par cette créature incongrue. Mais lorsque, le choc passé, je m'attardai sur le contenu de son propos, je réalisai alors que je n'avais rien raté en quinze minutes. Sa voix monocorde, et ses tournures de phrases de trois milles kilomètres de long nous fournissaient l'information qu'elle désirait nous communiquer en environ un quart d'heure. Mais cet aspect ne me marqua pas au premier abord, car j'avais déjà connu ce phénomène l'année précédente. Il semblerait que ce soit un réflexe que l'on acquiert avec l'âge et l'expérience, où les hésitations en plein milieu d'une phrase de quinze lignes, sont accentuées par un vocabulaire riche et vieilli. La blonde voulait se mesurer à Mr Gicquel. Dommage. Une blonde sculpturale de quarante ans ne peut décemment pas s'exprimer comme un vieux normalien, qui, au moindre son émit par ses saintes cordes vocales, nous fait revivre des moments que nous n'avons pas vécu. Elle était ridicule. C'est à cet instant que j'ai alors pensé qu'elle voulait être la première blonde sculpturale à se montrer cultivée, et à l'être. Car elle l'était réellement. Je me mis alors soudainement à l'admirer, non pas pour ce courage de revendiquer l'association beauté-culture, mais pour ce qu'elle était profondément : une rareté. Avez-vous déjà vu une blonde sexy s'exprimer comme un académicien ? Moi oui. Et cela me semblait devoir susciter le respect. Je m'amusais alors en constatant qu'elle nous énonçait les premières lignes des origines du Alt-hoch-deutsch, tout en posant la main sur sa hanche, à la façon d'un mannequin.
Pendant les minutes qui suivirent, je réussis tout de même à écouter le cours, d'autant plus que le temps était venu de prendre des notes. Lors d'une longue pause, où elle nous expliquait ce qu'étaient un phonème, un sème, un lexème et un graphème, l'air perplexe, je me fis la remarque qu'elle n'expliquait pas bien. Mais cela est sans importance, comparé à la découverte que je fis au même moment. Cette femme n'avait pas confiance en elle. La raison d'un tel rythme dans sa voix, de ces tournures de phrases parfois grotesques et de ces mots qui sortaient d'on ne sait où, la raison de tout ce cirque était le manque d'assurance. Elle hésitait longuement sur des mots, ses notes étaient bien rangées sur son bureau, elle prononçait l'allemand le plus correctement du monde. C'est là que je me dis qu'elle avait du mal à parler, tout simplement parce qu'elle voulait bien faire.
Une perfectionniste. Comme moi. Je fus d'abord choquée d'apprendre qu'un caractère si intime puisse nous lier. Puis je la trouvais sympathique, car attentionnée. Lorsqu'on veut bien faire, on se soucie des autres.